fév
08
Le deuil

Le deuil

« Ne pleurez pas, s’il vous plait, car ce que nous allons faire ensemble n’est pas triste » ! C’est par ces paroles qu’une jeune femme, mère d’un tout jeune bébé, dont le mari venait de décéder accidentellement, introduisit la réunion de préparation de ses obsèques. Quel meilleur témoignage apporter de l’étonnante énergie de vie dont font preuve bien des personnes confrontées à un deuil, dans la phase des obsèques ?


A peine vient-on d’apprendre le décès d’un proche que déjà la vie appelle à l’action. Celui qui est mort doit être porté en terre. Il faut organiser ses obsèques. Alors même que la fatigue accumulée et le stress font sentir leurs effets, les endeuillés sont sollicités pour organiser, puis vivre les rites d’adieu.

Tout cela paraît cruel, et pourtant je veux  témoigner ici de l’état de mobilisation et j’ose dire de positivité de tant et tant de familles en deuil rencontrées pour organiser des obsèques. Et Dieu sait que parmi celles ainsi accompagnées, il en était dont le fardeau était profondément lourd à porter.

Mais je crois qu’ils puisaient leur force et leur courage dans la conviction instinctive que les rites sont une puissante aide pour apprivoiser l’inacceptable. Dire publiquement son amour pour celui qui est mort ; honorer ce qu’il aimait ; s’adresser encore à lui comme s’il était là ; dire sa foi de le savoir auprès de Dieu ; sont autant de consolations vécues dans la phase des obsèques. Elles sont les fruits attendus des rites qui entourent la mort.

Ces rites, dont on parle souvent pour déplorer leur disparition inexorable, sont le propre de l’espèce humaine. Ils la distinguent même de l’espèce animale en exprimant de façon très concrète, au-delà de la mort, la dignité ineffable de l’homme. Mais comment expliquer l’efficacité des rites ? Tout d’abord par le fait que, portés par un groupe humain depuis des générations, ils sont le fruit d’une sagesse hautement bénéfique pour ceux qui l’entendent. Leur caractère culturel dit la délicatesse d’une civilisation. Leur valeur symbolique exprime la gravité des événements en tentant d’introduire un peu de paix là où il y a le chaos.

Grâce aux rites, nous ne sommes pas obligés de tout réinventer pour chaque deuil (paroles et gestes). La tradition, dans ce qu’elle a de meilleur, invite les endeuillés à mettre leurs pas à la suite de ceux qui, avant eux, ont traversé la même épreuve. Il y a là une humilité bénéfique pour les vivants.

En France, les rites funéraires, sont marqués par une tradition rurale et catholique. Et même si sur ces deux aspects, notre société a profondément évolué, nos rites en restent durablement imprégnés. Du modèle de la mort au village, demeure encore majoritairement la tradition de passer à l’église, même si ce rite est bien souvent plus culturel que religieux. Ce passage est le point d’orgue d’un parcours qui va du lieu où le corps est déposé après le décès au lieu du dernier adieu.

Ainsi la tradition catholique, contribue à repousser le déni ambiant de la mort en plaçant le corps du défunt au cœur du rite et donc au cœur de nos cités. Face au phénomène morbide de concentration des réalités de la mort dans des lieux spécialisés (morgues hospitalières, funérariums ou encore crématoriums), le passage à l’église donne la mort à voir aux vivants.

Ce constat me renvoie à l’expérience faite dans une église parisienne où la sortie des célébrations se faisait dans une cour peuplée d’enfants. Le corbillard passant au milieu d’eux, sans perturber leurs jeux, donnait l’image trop rare d’une mort proche et naturelle.

Le parcours funéraire qui franchit l’une après l’autre les étapes de l’adieu au visage, puis celle de la célébration à l’église avant le dernier adieu au cimetière, est porteur, depuis des temps immémoriaux, de richesses pour les vivants. Il est une dynamique, un pèlerinage, un crescendo et une pédagogie tant anthropologique que théologique.

En quoi ce parcours aide-t-il à faire le deuil tout en ouvrant à une possible  rencontre, au cœur de notre humanité, avec le Christ souffrant et consolant ?

La première étape est celle de la vision du corps et de sa séparation. Ce qui frappe c’est la diversité des situations dans lesquelles cette étape peut se dérouler : diversité des temps (de la simple présence à la levée de corps à la veillée pendant des jours et des nuits) diversité des lieux possibles pour vivre cette étape (maison, hôpital ou funérarium). Du plus personnel et intime au plus anonyme, il est vrai qu’on ne choisit pas toujours les lieux de la séparation.

Ce temps est marqué par le rôle des sens : la vue, le toucher mais aussi l’ouïe, car la mort a une parole à dire aux vivants : sur le défunt, sur sa vie, mais aussi sur le sens de la vie en général. Au contact du mort, ces questions deviennent plus pressantes.

Dans l’intimité du face à face, la prise de conscience de la perte se concrétise. Comme le dit un vieux dicton de nos campagnes : « quand on embrasse un mort on n’en rêve pas ». Chacun fait comme il peut. Certains vivent intensément et dans la durée le face-à-face avec le défunt. D’autres ne souhaiteront pas le revoir. Il n’y a pas de normes, même pas pour les enfants, à qui il faut prêter une oreille sans a priori. Que disent-ils ? Que demandent-ils ? Leurs besoins s’expriment dans ces circonstances à qui sait les entendre.

Pour tous, se vit un double mouvement faussement contradictoire entre le souhait de retenir le défunt dans le monde des vivants, en lui parlant comme s’il était encore là ; et la séparation qu’impose la vision d’un corps que la mort altère déjà.

La prière de l’Eglise invite, en regardant le visage de l’être aimé, à porter nos regards plus loin, vers celui du Christ : « Seigneur, nous tournons vers toi notre regard à l’heure où disparaît ce visage qui nous est cher (1) ». Les proches sont invités à faire un acte de foi … « affermis notre espérance de le revoir auprès de toi pour les siècles des siècles ».

Puis vient l’étape centrale du parcours des funérailles, celle qui permet de vivre un hommage ouvert à qui veut s’y associer. L’église la plus proche du domicile du défunt offre un cadre propice à cet adieu collectif. Une communauté y accueille les familles au travers des figures complémentaires des prêtres et des laïcs.

La liturgie des funérailles permet de faire place à l’expression la plus personnelle des relations que les participants ont eues avec le défunt, tout en proclamant la dimension du sens de la vie et de la mort, qu’incarne le Christ, mort et ressuscité. L’association équilibrée de ces deux dimensions, à l’heure du prima du sensible et de l’émotionnel, n’est pas chose facile. Pourtant, la liturgie le permet, même dans les situations les plus dramatiques. Elle canalise en effet et rassemble la parole et la prière des participants dans l’échange de l’homme avec son Dieu qui la constitue.

Ainsi par exemple, les obsèques d’un jeune décédé accidentellement dans son cadre scolaire. Alors même que les esprits s’échauffaient sur la question de la responsabilité du drame, une cérémonie à la mémoire du jeune décédé est venue apporter la paix. Par des gestes collectifs, des prises de parole et la diffusion de musiques, le célébrant, curé de la paroisse voisine, a su canaliser l’émotion des adolescents, camarades de classe du défunt, pour l’orienter vers un message d’espoir.

L’effet de catharsis de cette célébration était palpable. Bouleversé, chacun en est sorti différent. Il y eut comme souvent un avant, symbolisé par une confusion ajoutée à la peine, et un après, où une forme de paix a pu s’établir dans les cœurs et les esprits.

A contrario, lorsqu’une cérémonie d’obsèques s’avère impossible du fait de la disparition du corps du défunt (disparition en mer ou encore en montagne), les bénéfices des rites d’obsèques font cruellement défaut. Et c’est si vrai, que pendant des siècles on a pu observer dans les régions côtières des rites spécifiques par lesquels l’impossible inhumation d’un disparu en mer était remplacée par l’inhumation d’un objet sensé le remplacer (2).

Au terme de la liturgie des obsèques qui rappelle à certains égards celle du baptême, l’assistance est invitée à venir bénir le corps. Ce rite permet, ce qui est rare, d’associer tout le monde à un même geste d’adieu, dont la signification réside dans son nom même : « dire du bien ».

Vient enfin le rite du dernier adieu, au cimetière et de plus en plus souvent aussi au crématorium. Dans le cas d’une inhumation, celle-ci permet d’affecter au défunt un lieu de « repos ». Ce lieu qu’est le cimetière, n’est pas celui des vivants, même si ces derniers pourront y venir en pèlerinage. C’est ce que suggère le Rituel de l’Eglise en disant : « Ici s’achève ton chemin parmi nous; mais ici même nous reviendrons pour nous souvenir, pour continuer avec toi, dans le même sens, ces années où nous avons marché ensemble ». L’apprentissage de la vie sans la présence physique du défunt, passe par cet éloignement. Mais en même temps, l’existence de ce lieu de mémoire contribuera à la nécessaire inscription de tout être vivant dans sa propre filiation. La terre de nos ancêtres est celle qu’ont fécondé leurs dépouilles.

Or, c’est précisément ce que la crémation a tendance à remettre en cause. Avec elle, les bienfaits symboliques de ces rites sont parfois remplacés par deux extrêmes : l’appropriation des cendres, ou au contraire, leur dispersion à tout jamais, sans lieu de mémoire. Dans les deux cas, les vivants sont en risque. L’appropriation de l’urne bloque le processus du deuil, en laissant libre cour à toutes sortes de pratiques domestiques par lesquelles la présence du défunt peut rapidement devenir obsessionnelle. Quant à la dispersion, généralement voulue par le défunt, elle nie le besoin des vivants, même s’il est symbolique, de disposer d’un lieu de souvenir.

On dit souvent, avec raison, que pour les endeuillés, le plus dur c’est après la cérémonie. Et il est vrai que beaucoup d’entre eux appréhendent, après les journées douloureuses mais porteuses des obsèques, la solitude de la vie qui reprend. Pourtant, le témoignage de beaucoup confirme aussi que leur deuil se nourrit durablement de la richesse des rites vécus ensemble. A charge pour l’entourage de ne pas vouloir tourner la page en faisant comme si cette mort était déjà de l’histoire ancienne. Les rites des obsèques ne sont que les premières pages d’un livre à écrire. Et le pire, toujours, sera de taire en soi et chez les autres l’incontournable souffrance de la disparition.

1- In « prières pour les défunts à la maison et au cimetière » - Rituel des funérailles II – Desclée-Mame
2- Dans l’île d’Ouessant, le rite funéraire de la Broella permettait d’honorer les disparus en mer au moyen d’un véritable rite funéraire associant toute la collectivité insulaire.
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