Un historien Français a parlé, à propos des générations des années 1950, 60 et 70, de générations de « la mort interdite ».
J’appartiens à ces générations à qui la mort a bien souvent été cachée de façon délibérée. Tout au long des trois décennies faisant suite à la fin de la seconde guerre mondiale, période de développement, de prospérité économique et de progrès de la médecine, les sociétés occidentales ont développé un puissant rejet des manifestations extérieures de la mort.
Les évolutions des soixante dernières années quant aux comportements face à la mort sont plus profondes que celles observées au cours des 10 siècles qui ont précédé. On peut donc parler à ce propos d’une véritable révolution.
Les lieux de la mort se sont déplacés des domiciles vers les hôpitaux (où la mort est cachée), les couleurs de la mort se sont banalisées, les gestes, les paroles, les rites se sont perdus. Notre culture funèbre s’est considérablement appauvrie, signe d’une société qui a du mal à vivre cet évènement collectivement.
Parmi les moins de 35 ans, nombreux sont ceux qui n’ont jamais vu un mort, alors même que chaque jour, dans les médias, un flot d’images de mort se déverse sous leur yeux. Plutôt qu’une réalité proche et naturelle, la mort est devenue virtuelle, omniprésente, obsédante et obscène dans ses manifestations concrètes.
Alors, pour introduire cette nouvelle version de notre site, je voudrais vous livrer mon témoignage. C’est celui d’un homme que rien ne destinait aux métiers de la mort et que la vie et je crois un peu la Providence ont placé au cœur de cette activité. Pour moi, ce parcours est un chemin de vie et d’humanisation.
Un chemin qui me fait penser qu’en occultant la mort, on tarit la vie d’une source essentielle ! Et ce phénomène, principalement pour les plus jeunes, contribue probablement à de grands déséquilibres, des actes asociaux, des violences et des déviances (satanisme, profanation de sépultures).
Mon itinéraire dans le monde funéraire à commencé à l’âge de 30 ans en intégrant un poste de responsabilité dans une entreprise multinationale de pompes funèbres. Cette entreprise réalisait alors plus d’un tiers des enterrements en France et possédait des filiales un peu partout en Europe.
Très vite mes a priori sur ce secteur sont tombés. J’ai découvert en effet, derrière les apparences immuables des cérémonies d’obsèques, un véritable miroir de notre société en pleine mutation. Un des constats les plus frappants est que l’individualisme ambiant produit aussi ses effets dans le domaine de la mort et des obsèques.
Aux codes rituels traditionnels, se substitue une recherche de personnalisation des cérémonies, d’expression individuelle de la relation que les proches du défunt entretenaient avec lui. Le « je » remplace le « nous ». Et dans ces conditions, toute parole transcendante, qu’elle soit religieuse ou non, est plus difficile à dire.
Face à ces évolutions, les entreprises de pompes funèbres, dont celle où je travaillais, recherchaient par tous les moyens à élaborer des offres de ritualité parareligieuses, dans les funérariums, les crématoriums, et même les cimetières. Cette évolution allait de pair avec une quête effrénée de profit.
Or, la rentabilité des entreprises de pompes funèbres, lorsqu’elle est trop poussée n’est pas sans conséquences sur la façon dont les cultes interviennent. L’exemple américain d’unité de lieu des obsèques au sein des « funeral home » était valorisé comme une source de grands profits.
Pourtant, en France, la tradition, imprégnée de catholicisme, valorise un parcours en trois étapes : lieu où le défunt repose, célébration à l’église et dernier adieu au cimetière ou au crématorium.
De mon côté, je faisais deux constats contradictoires : d’un côté j’étais chaque jour davantage encouragé à travailler dans ce secteur si profondément utile et noble et de l’autre je me trouvais en contradiction avec la stratégie hyper commerciale développée par mon entreprise. Dans la prière, j’ai reçu plusieurs fois une invitation à durer dans ce métier, tout en laissant grandir en moi le désir d’autre chose.
Et cette « autre chose est arrivée ». Alors que j’étais un des cadres dirigeants d’une entreprise de pompes funèbres cotée à la bourse de New York, je me suis retrouvé appelé par l’Archevêque de Paris à créer une petite association catholique de pompes funèbres, dont les caractéristiques se veulent en réaction contre les évolutions mercantiles du secteur et dans une logique d’accompagnement des familles.
Depuis bientôt dix ans, forts d’une équipe de bénévoles et de salariés, nous avons développé le Service Catholique des Funérailles. Unique structure de pompes funèbres organisée en association, proposant toujours le même modèle simple de cercueil, nous sommes devenus le laboratoire d’une autre approche de ce métier, dans le respect des valeurs de l’Evangile. Depuis la création de ce service, les familles sont sans cesse plus nombreuses à nous confier l’organisation des obsèques d’un proche et les commentaires de ces familles nous encouragent à aller de l’avant.
Voilà donc comment l’Esprit Saint m’a poussé, dans ce secteur si sensible, à croire que les réalités de ce monde ne sont pas une fatalité. La foi m’a amené à me dépasser, à sortir de mes conforts, pour mettre en œuvre ce qui me paraissait être une utopie et qui est à présent une réalité reconnue, au service de l’Homme, du Royaume et de l’Eglise.
Jamais je n’aurais imaginé, alors que j’occupais un poste de direction dans une grande entreprise, que j’aurais à servir des centaines de familles en deuil. Cela ne s’est pas fait sans résistances de ma part, mais c’est là la vraie grande richesse de mon expérience que je voudrais vous faire partager, en tentant de tirer quelques constats de l’expérience quotienne.
En premier lieu, j’ai pris conscience du fait que la mort est toujours une réalité qui vient bousculer les habitudes, qui dérange le quotidien, qui remet en cause les relations acquises. La mort appelle des changements et il faut savoir se laisser déranger par elle. Ne pas prendre le temps d’enterrer nos morts, faire comme si rien n’avait changé, est sans doute un des maux de nos sociétés occidentales.
La canicule d’août 2003, a entraîné un surcroît de mortalité qui a révélé la grande solitude dans laquelle bien des gens vivent et meurent. A Paris, plusieurs semaines après cet événement, le nombre de corps non réclamés était important. Dans d’autres cas, certaines personnes ont eu bien du mal à interrompre leurs vacances pour organiser les obsèques de leur proche. Le deuil demande du temps, de l’attention de la part de l’entourage familial, amical et professionnel. Or, le rejet des manifestations du deuil, la peur de la souffrance de l’autre, isolent un plus les endeuillés.
Le deuil requière un service, une attention, un dévouement et une gentillesse particuliers. Le deuil exacerbe les relations humaines en amplifiant tout. Si l’on se donne pleinement et en vérité dans ce service, les cœurs s’ouvrent. Il est inutile de chercher à faire de grandes choses. Simplement être là, attentif, priant, est un témoignage dont on ne peut pas évaluer l’impact.
Cette présence est d’autant plus nécessaire que bien des familles sont profondément démunies et parfois très seules. Le service des obsèques, sous toutes ses formes (pompes funèbres, organisation de la liturgie) est un service au sens fort, un devoir de charité. Savez-vous que dans les premières communautés chrétiennes à Rome, les fossoyeurs avaient rang de clerc et étaient payés par l’Eglise pour assurer gratuitement les enterrements ?
N’y a-t-il pas dans le service des sépultures, y compris sous l’angle matériel, un des fondements historique de l’action de l’Eglise catholique au sein de la société ? Que faisons-nous de cet héritage ? N’est-il pas aujourd’hui sous le règne du dieu argent ?
Le troisième constat est que la réalité physique de la mort est source d’humanisation. Notre enveloppe charnelle mérite le même respect, que nous soyons vivants ou morts. Temple de l’Esprit, ce corps reste l’expression d’une vie et de tant d’affections. J’ai connu des agents funéraires qui avaient perdu tout sens du respect des corps et qui les traitaient comme des objets.
Et puis j’ai côtoyé et travaillé avec des personnes qui vivaient ce respect. Et alors on peut habiter ce que l’on fait et en faire une marque de respect et de dignité. Les familles sentent cette attitude et y sont très sensibles. Pour moi, cette proximité des réalités physiques de la mort, paradoxalement, me fait aimer et respecter le corps humain, à commencer par le mien. Face à la dureté de certaines situations, on trouve toujours l’énergie pour dépasser ses appréhensions, car le désir d’aider ceux qui sont dans la peine transcende tout.
Le temps des obsèques est un temps de retrouvailles, un temps où les liens se renouent. Donner à cet évènement sa dimension collective, en l’ouvrant au plus grand nombre d’amis et de relations, c’est lui donner sa fonction de renforcement des liens sociaux de solidarité et de compassion. C’est vrai aussi à l’échelle planétaire.
Regardez comment les deuils mondiaux comme ceux de Mère Térésa, de Jean-Paul II, mais aussi de la Princesse de Galles, créent une communion planétaire si rare. Lorsqu’une famille se renferme sur elle même, elle se prive d’une grande source de réconfort et prive son entourage d’un moment de communion autour de la mémoire de celui qui est mort.
Enfin, les personnes en deuil nous évangélisent. Tous les membres de l’équipe du SCF peuvent rendre compte de la force, du courage et de l’ouverture dont font preuve tant de personnes en deuil que nous accompagnons. Alors que la séparation d’un être aimé les afflige, nombre d’entre eux se dépassent pour accueillir les autres, pour témoigner de leur foi. C’est là la beauté du service que nous assurons, et c’est pourquoi nous sommes prêts à donner le meilleur de nous même pour soutenir ces familles
Oui, notre quotidien au SCF est original. Nous y exerçons, en tant que salariés, notre métier, et en tant que chrétiens, un apostolat. Nous n’avons pas peur d’en rendre compte. Nous en sommes plutôt fiers.
Christian de Cacqueray